logo green office

L'histoire Environnementale

Alors que l’histoire environnementale a acquis dès les années 1990 une audience forte dans de nombreux pays, la France a tardé à reconnaître la légitimité de ce champ. Les critiques ne portaient pas tant sur la pertinence des objets historiques que sur la nouveauté réelle des recherches, et sur la robustesse des méthodes et des concepts. Pour une tradition historique sensible aux liens avec la géographie, un certain nombre de propositions, en particuliers étatsuniennes, ne semblaient pas si neuves. L’analyse comparée de la constitution de ce domaine de recherche montre qu’une partie des divergences vient de malentendus et d’ignorances entre des communautés scientifiques structurées de manière différente selon les pays. Les déplacements à l’œuvre lors du transfert de certains travaux d’une rive à l’autre de l’Atlantique ont achevé de brouiller les pistes. Mais l’heure n’est plus à ces divisions, et il est aujourd’hui possible de présenter un tableau historiographique convergent de l’histoire environnementale, tout en respectant les différences nationnales
Si en France, l’histoire environnementale est encore peu développée, ce décalage temporel est en un certain sens un atout, car plusieurs décennies de travaux ont montré que cette voie de recherche, loin de constituer un sous-champ spécifique et plus ou moins autonome, prend place au cœur de la discipline. L’un de nos souhaits principaux est ici d’adresser une invitation à la communauté des historiens, pour leur proposer de se pencher de manière attentive et critique sur ce nouveau chantier intellectuel et sur sa capacité potentielle à modifier les méthodes et approches de l’histoire [1][1] Les auteurs tiennent à remercier Étienne Anheim, Frédéric....
LE CREUSET AMÉRICAIN L’histoire environnementale s’est d’abord constituée aux États-Unis, plongeant ses racines dans les années 1960. Dans un climat fortement influencé par la new left history et par l’activisme politique, de jeunes historiens, Roderick Nash et Donald Worster en particulier, affirment qu’une classe d’opprimés est systématiquement oubliée : la terre, le biotope [2][2] Mark CIOC, Char MILLER, « Interview with Roderick.... Il faut, disent-ils, écrire une histoire « from the bottom up », qui parte d’en-bas, de ce qui est ignoré, méprisé et n’a pas la parole [3][3] Roderick NASH, « American environmental history :.... Il s’agit de donner un rôle central aux éléments naturels, de les introduire dans tous les livres d’histoire, au lieu de dérouler la succession des rois, des guerres et des grandes idées [4][4] Donald WORSTER, « History as natural history : an.... Rappelons qu’au début des années 1960, outre-atlantique, l’histoire intellectuelle et politique domine encore très largement la profession [5][5] Robert DARNTON, « Intellectual and cultural history ».... On situe généralement la naissance de l’histoire environnementale en août 1972, avec un numéro spécial de la Pacific Historical Review et un article fameux de Roderick Nash [6][6] R. NASH, « American… », art. cit., p. 362-372.. Le choix de la revue marque la montée de l’environnementalisme sur les campus de la côte ouest. Initiée par la publication de Silent Spring par Rachel Carson en 1962, cette prise de conscience triomphe le 22 avril 1970 avec le premier Earth Day, l’une des plus grandes manifestations jamais organisées aux États-Unis, réunissant 20 millions de personnes [7][7] Kirkpatrick SALE, The Green Revolution. The American.... Dans ce climat, John Opie édite en avril 1974 une lettre d’information en histoire environnementale, suivie de la création d’une revue, l’Environmental Review, à l’automne 1976 [8][8] Elle se poursuit sous le nom Environmental History.... L’American Society for Environmental History est fondée en 1977 [9][9] Carolyn COLUMN, « From the President’s desk », ASEH.... Ces dates de naissance sont cependant trompeuses. D’une part, ce nouveau champ mobilise des travaux antérieurs, par exemple ceux publiés par Samuel P. Hays sur l’histoire de la conservation ou les nombreuses publications sur l’histoire des forêts (qui dispose de sa propre revue depuis 1957)  [10][10] Samuel P. HAYS, Conservation and the Gospel of Efficiency ;.... D’autre part, l’histoire environnementale demeure une Église des catacombes jusqu’au milieu des années 1980, avec une revue qui manque de disparaître à plusieurs reprises, tandis que le nombre d’adhérents de la société est encore inférieur à 200 en 1987 [11][11] « Interview with Hal K. Rothman », Environmental History,.... Nul poste universitaire en histoire environnementale n’existe, et il faut se raccrocher à quelques campus accueillants, comme ceux de l’University of California et de l’University of Kansas pour développer ses recherches, malgré le succès des premiers parcours en environmental studies auprès des étudiants [12][12] Mark HARVEY, « Donald Worster. Interview », Environmental.... Si cette émergence reste fragile, elle est structurante, et ceci pour au moins trois raisons qui, même remises en cause, continuent à peser aujourd’hui. Le lien entre environnementalisme et histoire environnementale est très fort parmi la première génération, qui conçoit ses travaux comme un levier pour agir sur le présent [13][13] William CRONON, « The uses of environmental history »,.... Certains n’hésitent pas à s’engager publiquement, tel Roderick Nash écrivant la Santa Barbara Declaration of Environmental Rights pour protester contre la marée noire qui touche cette région en janvier 1969 [14][14] M. CIOC, C. MILLER, « Interview… », art. cit., p..... Ensuite, la redécouverte des racines américaines du rapport à la nature conduit à la conviction que cette nation a inventé l’environnement et, par conséquent, l’histoire environnementale. Les travaux pionniers de Roderick Nash sur la wilderness (ou « sauvagerie ») permettent de réhabiliter des figures comme Aldo Leopold ou John Muir [15][15] Roderick NASH, Wilderness and the American Mind (1967),.... Troisième originalité, l’attention portée aux dégradations de la nature par l’action des hommes ouvre de nouveaux champs de recherche. Donald Worster est celui qui va le plus loin dans cette direction, jusqu’à incarner (selon Hal Rothman) « l’école tragique » de l’histoire environnementale, pointant la responsabilité du capitalisme [16][16] D. WORSTER, Nature’s Economy : A History of Ecological.... Il inaugure ainsi un nouveau type de récit, celui de la chute, du déclin, en opposition à l’usage raisonné de la nature par les populations locales [17][17] W. CRONON, « A place for stories : nature, history, Les années 1980 voient surgir une deuxième génération, dont les œuvres sont aujourd’hui des classiques de l’histoire environnementale. La fragilité institutionnelle est compensée par l’extraordinaire dynamisme des chercheurs qui s’investissent dans ce champ en construction. Richard White et William Cronon réécrivent l’histoire de certaines régions américaines sous l’angle du changement écologique, avec une narration qui rend impossible la séparation entre les hommes et leur environnement [18][18] W. CRONON, Changes in the Land : Indians, Colonists,.... Carolyn Merchant relit la révolution scientifique baconienne à la lumière de l’environnement, en affirmant qu’elle marque un tournant essentiel dans le rapport à la nature : celle-ci cesse d’être un tout vivant pour être sectionnée, fragmentée en morceaux privés de vie, qui pourront être objets de connaissance scientifique et de domination [19][19] Carolyn MERCHANT, The Death of Nature : Women, Ecology.... En affirmant le passage d’une conception féminine de la nature à une conception masculine, Carolyn Merchant propose très tôt d’écrire une histoire environnementale attentive au genre [20][20] C. MERCHANT (éd.), « Women and environmental history..... Stephen Pyne construit une histoire totale du feu, mêlant les caractéristiques physiques du phénomène, les valeurs, les institutions, les croyances [21][21] Stephen PYNE, Fire in America. A Cultural History.... Grâce à l’utilisation de nouvelles sources, il exhume la rationalité des modes traditionnels d’utilisation du feu qui, loin de détruire la nature, permettent de gérer les ressources. Enfin, certaines publications, à mi-chemin entre travail scientifique et journalisme, contribuent à structurer l’histoire environnementale et à lui donner une visibilité [22][22] John MCPHEE, The Control of Nature, New York, Farrar,.... À cette liste d’objets nouveaux, il faut ajouter des objets préexistants à l’histoire environnementale mais revendiqués par ses théoriciens. Cette appropriation a d’ailleurs peu de conséquence pendant un certain temps, tant l’histoire environnementale est marginale. Dans un premier bilan bibliographique, en 1985, Richard White cherche explicitement à démontrer qu’un nouveau champ est en train de se constituer, à partir d’une série d’objets dispersés. Les très nombreuses références montrent qu’il peut s’appuyer sur des bibliographies fournies et antérieures sur la mise en valeur de l’Ouest américain : les mouvements de conservation et de préservation, l’histoire des forêts et des services forestiers, l’histoire intellectuelle de la wilderness et de ses grandes figures, l’histoire des parcs nationaux, l’étude des paysages et la géographie historique, la maîtrise de l’eau, la mise en valeur agricole [23][23] R. WHITE, « American environmental history : the development.... En revanche, certains objets ne sont pas annexés, comme les risques, qui surgissent au même moment en sociologie et en anthropologie, probablement parce qu’ils sont trop assimilés aux risques technologiques [24][24] Mary DOUGLAS, Aaron WILDAVSKY, Risk and Culture :.... Seuls les insecticides font exception, qui lient théories scientifiques, transformations environnementales et changement social [25][25] John H. PERKINS, Insects, Experts and the Insecticide.... Les répercussions de Silent spring expliquent un tel intérêt. La deuxième moitié des années 1980 propose de nouveaux objets, certains esquissés de manière programmatique : la pêche et la disparition des ressources en poisson, la pollution de l’air, les conséquences de l’expansion des banlieues, l’histoire du genre et l’environnement, l’histoire environnementale de l’industrie [26][26] Arthur MCEVOY, The Fisherman’s Problem : Ecology and.... Les colonnes de l’Environmental History Review restent tenues essentiellement par les États-Unis. Et pourtant, ailleurs, les premiers travaux d’histoire environnementale sur des aires africaines et asiatiques commencent à émerger, par exemple sur la chasse en Afrique, les forêts en Inde, l’occupation des terres en Chine [27][27] John M. MACKENZIE, The Empire of Nature : Hunting,.... Ces études n’ont pas encore besoin de se définir comme relevant de l’histoire environnementale. Les travaux sur les animaux ont ainsi leur dynamique propre, qui s’est inscrite d’abord dans l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles avec Keith Thomas et Harriet Ritvo, puis a gagné les colonies britanniques avec John MacKenzie [28][28] Keith THOMAS, Dans le jardin de la nature. La mutation Plusieurs leçons se dégagent de ce deuxième moment de l’histoire environnementale étatsunienne. Le champ s’est constitué par l’invention de nouveaux objets plus que par des méthodes, des concepts, une théorie de l’histoire. Cette inventivité répond pleinement aux intuitions des fondateurs : il faut mettre de la nature dans l’histoire, le plus possible, pour faire surgir des thèmes qui n’ont jamais été étudiés jusque-là. Cette expansion territoriale peut se traduire par l’annexion d’objets préexistants. Alors que la première conférence en histoire environnementale a lieu seulement en 1982 et que les forces demeurent très maigres, ces ambitions relèvent encore du vœu pieux [29][29] Elle a lieu à l’University of California, Irvine en.... Pourtant, peu à peu, les termes « nature » et « geographical » cèdent la place à « ecological » et « environmental », c’est-à-dire à un autre type d’inscription disciplinaire, alors que le contenu n’est pas nécessairement différent. La deuxième leçon réside dans les limites d’un consensus théorique, même si l’Environmental Review consacre en 1987 un numéro spécial aux théories de l’histoire environnementale [30][30] « Special issue : theories of environmental history »,.... En 1990, le Journal of American History dédie un numéro entier à la définition de l’histoire environnementale [31][31] Journal of American History, 76-4, mars 1990, p. .... Le débat est très embarrassé car il apparaît que les principaux acteurs du domaine ne partagent pas les mêmes positions théoriques sur la nature, tout en se reconnaissant une identité commune dans la pratique de l’histoire. Stephen Pyne le formule nettement, en affirmant qu’il aime les histoires de Donald Worster mais pas ses valeurs ; le désaccord est épistémologique et politique, l’accord empirique [32][32] S. J. PYNE, « Firestick history », The Journal of.... Lorsque commencent à paraître les premiers signes de reconnaissance de la part des historiens, à la fin des années 1980, l’histoire environnementale occupe une position ambiguë dans le champ de l’histoire. Historiquement, plusieurs praticiens se sentent proches de la vague des années 1960, pas seulement de la new left history mais aussi des women’s studies, de l’African-American history, de la Chicano history, de la gay and lesbian history [33][33] W. CRONON, « The uses… », art. cit., p. 1-2.. Cependant, l’histoire environnementale n’a pas réussi à occuper les mêmes positions de pouvoir, à revendiquer la constitution d’un territoire distinct, qui passerait par le refus de s’intégrer dans les cours d’histoire générale [34][34] P. NOVICK, That Noble… , op. cit., p. 496, 459.. Le sentiment que, dans la défense des opprimés, les non-humains passeront toujours après les femmes, les Afro-américains et les autres minorités, est explicitement formulé [35][35] M. HARVEY, « Donald… », op. cit., p. 153-154.. En 1995 encore, Alfred Crosby reprochera à l’histoire environnementale d’être une secte, avec son association, l’AAEH, et son journal, écrivant et parlant pour elle-même, sans influencer le cœur de la communauté historienne [36][36] Alfred CROSBY, « The past and present of environmental.... Cette marginalité institutionnelle préserve et entretient un certain nombre de décalages avec le tournant post-moderne de ces années 1980. L’histoire environnementale est plus attachée à la dimension éthique et militante qu’à la subjectivité des points de vue de l’historien, elle continue à affirmer qu’il existe une matérialité et des faits qu’il s’agit de reconstituer. En 1988, un des meilleurs tableaux de l’histoire américaine au XXe siècle peut se contenter d’une seule allusion à l’environnement, en le considérant comme un des nouveaux sujets de cette époque, investi par les jeunes historiens blancs libéraux qui se détournent des études afro-américaines [37][37] P. NOVICK, That Noble… , op. cit., p. 489-490.. Dans la décennie suivante, la fin de cette marginalité coïncide avec d’autres transformations profondes qui bousculent le champ.
Read More
Retour page Accueil